Titre 1

  • ismagiohoto

Le manoir du professeur


Il est des explorations qui ne peuvent vous laisser insensible. Qui vont bien au-delà d'un simple moment photographique. On pourrait presque penser que l'utilisation de l'appareil photo devient totalement obsolète. Car ce qui m’attend ce jour-là, me plongera pour plusieurs semaines dans une sorte de sentiment indescriptible. Une puissante sensation d'un retour dans le temps.... duquel il n'est pas indispensable d'en revenir de suite au vu de l'accueil qu'il m'a réservé. A vrai dire l’expérience est tellement étrange qu'il est difficile de la retranscrire par les mots.

Ma jauge d’essence clignote déjà depuis un bon moment. La région a beau être magnifique, je dois bien avouer qu'il m'est difficile d’être totalement détendu. Le temps passe à la vitesse de la lumière. Les minutes défilent bien plus vite qu'à l’accoutumée. La panne sèche est toute proche.

Le temps à son caractère bien à lui, il est pourvu de cette sournoise faculté qui lui permet de ralentir ou s'accélérer en fonction des conditions et de votre état psychologique. Jouer de prudence et trouver une station-service est sans conteste la solution la plus raisonnable. Mais cela me ferait arriver sur le spot une fois la nuit tombée. Les minutes s'accélèrent encore. Défier le temps est chose impossible, faire du stop un bidon à la main oui... L’essence attendra.

J'arrive à l'heure ou le soleil a largement entamé sa descente, il m'offre ses derniers rayons. Il ne me reste guerre qu'une trentaine de minutes avant d’être dans le noir total. D'ailleurs les premières fenêtres commencent à s'éclairer, les volets se ferment, on rentre les chiens. Je rassemble mes affaires, vérifie qu'il ne me manque rien et me voilà devant "Le manoir du professeur". Absolument inratable, il trône au cœur de ce minuscule village totalement désert. Il faut dire que nous sommes fin novembre et qu'il est presque dix-huit heures. Aucun véhicule ne circule, pas un seul passant. Seul le son d'une disqueuse qui peine sur une ferraille récalcitrante est clairement audible. Elle s’arrête de temps en temps et c'est la clochette d'un chien de chasse dans le lointain qui prend le relais. Une détonation... un calibre 12 vient d'imposer sa loi, et la bécasse n'a pas eu son mot à dire.


J'imagine que sous un soleil éclatant la bâtisse présenterait un aspect largement plus accueillant que celui qu'elle m'offre maintenant, car une fois à l’intérieur j'ai l'impression de me retrouver au beau milieu de la première scène d'un film d'épouvante. Avec le temps, Madame adrénaline est devenue mon binôme. Elle m'encourage, me procure de l'énergie, apaise les douleurs et dans le cas présent, m'octroie une dose de courage supplémentaire. La majorité des meubles, les objets personnels, tout est là. Les vêtements dans les armoires, les bouquins posés sur les étagères, une sorte d’arrêt sur image de la vie. On pourrait presque penser que le vide et le silence l'ont finalement emporté pour toujours, mais les murs sont restés imprégnés par quelque chose de bien plus fort. Les scènes de vie sont partout. Abstraction faite des traces de crasse sur les murs et de l'odeur de moisissure, la bonne humeur de toute une famille persiste encore. Ambiance surréaliste, en totale contradiction avec le décor. Je me déplace lentement, presque sur la pointe des pieds. La première pièce que je découvre est celle qui offre le plus d’intérêt. Deux fauteuils d'un rouge grenat passé, ornés en son bas d'une passementerie dorée, un vieux tapis, une bibliothèque, et pour finir, un magnifique lampadaire. Une boite en fer remplie d'enveloppes bleues attire mon attention. Je ne peux m’empêcher d'en ouvrir une. Elle est datée de 1947 et est signée par une dénommée Cécile. Voilà ce qui marquera le début d'une longue période de recherches et d'émotions, car comment imaginer à cet instant que cette découverte me plongerait pour ce qui s'apparenterait à la lecture d'un roman qu'il est absolument impossible de lâcher. Un roman ? N’est-il pas extraordinaire de se retrouver sur le lieu exact de l'histoire que l'on est en train de lire ? Peut-être même à quelques mètres pour certains chapitres ? Dans le même décor avec pas moins de soixante ans de retard... Je monte à l'étage. La disqueuse s'est tue, les chiens aussi, le silence est total


La plus grande des trois chambres est à l'image de tout le reste, arrêtée sur le temps.... Les questions sont bien souvent les mêmes.... pour qu'elle raison ce manoir à t’il était déserté du jour au lendemain ? Ici aussi je retrouve éparpillée sur les étagères et le sol, ces mêmes enveloppes bleues identiques à celles du rez de chaussée. Assis dans un coin de la pièce, je me lance dans la lecture de l'une d'entre elle. Qui sait, peut-être y trouverais-je une réponse.

Le papier est jauni par le temps. Nous sommes en 1947, une dénommée Cécile s'adresse à Philippe. Dès les premières lignes il semble qu'il s'agisse d'une correspondance amoureuse. L'écriture est soignée, les pleins et déliés de la plume noire plantent l'ambiance. Celle d'un ancien temps, un temps révolu où le vouvoiement avait la vie dure, où la prise d'un simple rdv se préparait des semaines à l'avance. Je suis totalement absorbé par ma lecture. Au fil des différentes lettres, je découvre le caractère de Philippe et Cécile. J'apprends à les connaitre, à connaitre leurs entourages, leurs vies et celles de leurs proches. Les prénoms de leurs frères, sœurs, tantes et cousins. 1947 donc, Cécile n'a guère plus de vingt ans mais a déjà le sens de la formule. Elle écrit son amour avec toute la poésie et la grâce d'antan. L'écriture de Philippe est proche de l’indéchiffrable, je ne comprends que la moitié de ce qu'il raconte... mais de toute évidence ses écrits n'ont pas le même degré de sensibilité que ceux de Cécile... sensibilité féminine face à celle de l'homme, combat inégal et perdu d'avance me direz-vous.


Mon très cher Philippe,

Tandis que la famille s’apprête à exécuter une sonate de j-f d'Andrieu pour piano et deux violons, je suis à vous. J'aurais voulu vous écrire une lettre pleine de milles tendresses pour répondre à votre charmante affection pour moi mais il m'a été impossible avant ce soir de vous parler plus concrètement ...


Me voilà assis sur la moquette d'une maison abandonnée, m'usant les yeux dans la pénombre pour déchiffrer la belle mais illisible écriture de Cécile. Je choisis au hasard parmi la multitude de lettres jonchant le sol. Les enveloppes étant éparpillées un peu partout, il est absolument impossible de respecter une quelconque chronologie. On passe parfois de l'année 51 à 53, ce qui ne manque pas de créer une certaine incompréhension voir même un sentiment de frustration. Un peu comme s'il manquait plusieurs épisodes de votre série préférée. De nouveaux personnages apparaissent, les lieux changent, qui est cette Marie France qui n'était pas là il y a encore quelques minutes ? De temps à autre, les phares d'une voiture passant dans la rue illuminant les murs de la pièce. Le faisceau se déplace lentement, il précède de quelques secondes le ronflement du moteur perceptible de loin. L'instant d’après le silence reprend ses droits, il est le maitre des lieux.


Mon très cher,

Le temps semble pourtant passer vite ... mais comme les heures sont longues... ! Je t'envoie toute ma force, tout mon courage, toute ma joie, car tu dois être très fatigué... Souvent je me demande si par hasard tu ne serais pas malade... alors ma pauvre tête travaille à déchirer mon cœur...


Le "vous" a gentiment cédé sa place au "tu". Quelques mois ont passé, les choses sont en place. Le couple est solidement soudé. Les rendez vous s'organisent plusieurs semaines à l'avance, le manque s'installe. Totalement captivé par ma lecture, j'en oublie le temps. Je suis désormais dans le noir total, je baisse au maximum l’intensité de ma frontale pour rester le plus discret possible. À force de ne plus bouger, le froid et l'humidité me glacent les os... Cécile replonge sa plume dans l’encrier et moi j'ouvre une nouvelle lettre. 1952.


Mon très chéri,

Il y a déjà quatre ans nous unissons mentalement nos vies "unions conjugale : deux sous le joug"... me disais tu. Ma foi ! Je trouve que le fameux Joug est assez agréable en ton adorable compagnie et qu'il ne pèse guère de monter le chemin rocailleux de l’existence sous ton ombre !


Quelques mois avant l'écriture de cet article, je fus saisi par une vive émotion en apprenant le décès de Philippe à l’Age de 83 ans. Le faire part avait été rédigé par Cécile elle-même. Ils avaient donc fini leur vie ensemble, chose qu'aucune de leurs lettres n'auraient pu m'apprendre. Et comme si toute cette histoire n'était pas assez troublante, il fallait que Philippe s'éteigne seulement quelques semaines avant que je me rende là, dans cette même maison ou il avait lui aussi lu les lettres de son amoureuse. Cécile le suivi moins d'une année après, elle avait 87 ans. Là, il ne s'agissait plus d'émotion mais bien de tristesse. Est-il possible d'avoir de la peine envers une personne totalement inconnue ? Il semble que oui. Encore aujourd'hui je regrette d'avoir tardé à entamer mes recherches. Qui sait ? À quelques mois prêt, j'aurais pu caresser l'espoir d'entendre sa voix au téléphone, et de lui dire ainsi toute mon admiration.

Dans un des courriers mon émotion déjà bien présente sera encore décuplée par les quelques mots inscrits au bas d'une page.


Dans cette maison plusieurs pièces sont totalement retournées, absolument inexploitables. En revanche deux chambres d'enfants ont attiré mon attention lors de mon premier passage. Heureusement j'ai rapidement fait quelques photos alors qu'il restait encore un peu de lumière du jour. Je reste là, avec cette lettre à la main et malgré l'envie, je ne souhaite pas y remettre les pieds... même si la photo mériterait d’être refaite. Peut-être aurez-vous le même sentiment dérangeant que moi. Un berceau en bois lui aussi digne d'un film d'épouvante trône au milieu de la pièce. Mon imagination me laisse à penser qu'il pourrait s'agir de celui de "Fafa". Quelle situation étrange...


Je dis au revoir à ce lieu en lui souhaitant le meilleur avenir possible, quant à moi, après quelques kilomètres sur des routes de campagnes absolument désertes, le moteur du Scénic se mis à tousser, à dérater pour s’arrêter totalement... comme prévue.






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