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Cap Taillat

Mis à jour : avr. 30



Quoi de plus fort et de plus puissant que la nature ? Rien serais-je tenté de répondre. La terre en a fait sa fidèle protectrice et nous, notre "mère nature", au point d'en être devenu totalement dépendant. Elle a beau nous soigner et nous nourrir, elle se serait cependant bien passée de notre présence et de tout ce qui peut avoir un lien direct avec notre illustre grandeur.


Lutter tous les jours contre Francis et sa bêtise débordante est une charge dont elle se serait bien passée. Car, en ce 24 juillet 2017, Francis, ne voulant surtout pas salir le cendrier de sa belle auto, aura, dans un éclair de génie, la fantastique idée de jeter son mégot de cigarette par la fenêtre de sa belle citadine. Vu la multitude de recommandations sur le danger que représente un barbecue ou un simple mégot, cet acte délibéré ne rentre plus dans la catégorie accident mais bien dans celle d'un matricide pur et simple. Mère nature, la commune de Ramatuelle, celle de la Croix Valmer ainsi que tous les pompiers du Var vous saluent bien bas. Le cap Taillat ne sera plus jamais le même.


C'est armé d'une canne à pêche et d'un sac à dos de plus de 20 kilos que je découvris le cap Taillat il y a sept ans déjà.

_"Tu vas voir, là bas tout est possible. C'est grandiose", m'avait dit mon ami Roland. Qu'il sache en lisant ces quelques lignes à quel point je le remercie de m'avoir emmené sur l'un des spots les plus photogéniques qu'il m'ait été donné de voir.

Nous étions partis un soir d'Octobre et dès le début de notre marche, l'évidence m'avait sauté au visage. Tout simplement magique. En ces temps, ma passion pour la photographie n'avait pas encore vu le jour, ce qui ne m'avait pas empêché d'épingler cet endroit dans un coin de ma mémoire accompagné de la mention : retour obligé.

Après que Vinci autoroute se soit soigneusement chargé d'alléger mon compte bancaire de huit euros, sans manquer de me souhaiter bonne route au passage (l'escroquerie n'empêche pas la politesse) j'arrive sur le petit parking de la plage de l'Escalet vers 18h. De mémoire, une petite trentaine de minutes de marche me sépare du cap. Mon application smartphone m'annonce que le soleil se couchera à 20h et 12 mn très exactement. C'est donc serein que je me lance sur le chemin du littoral.

Dès les premières minutes, je retrouve avec plaisir les mêmes effluves qui m'avaient déjà marqué à l'époque. En cette fin de journée printanière, le maquis libère ses senteurs les plus odorantes. Il n'y a bien qu'en Corse que j'ai pu sentir de tels parfums.

Après seulement quelques mètres, me voilà déjà à m'interroger sur la bonne direction à prendre. A droite le sentier s'élève à flanc de colline, à gauche il descend en longeant la mer et les minuscules petites criques qui la bordent. Je n'hésite pas une seconde car c'est bien pour cette dernière que je suis venu jusqu'ici. A choisir, autant être aux premières loges. Mauvaise idée. Il m'aura fallu en tout et pour tout pas moins de dix minutes pour me retrouver dans un dédale granitique m'obligeant à zigzaguer sans cesse et escalader de grands blocs rocheux sur lesquels je m'épuise de minute en minute. Le sentier s'est volatilisé comme par magie et je passe finalement plus de temps à chercher mon chemin qu'à progresser.

Je dois me résoudre à récupérer le sentier balisé que j'aperçois à une bonne trentaine de mètres au-dessus de moi. Pour cela, il me faut tirer droit à travers le maquis et composer avec un dénivelé assassin. Ce dernier n'étant pas décidé à me faire de cadeau, c'est à bout de souffle et les cuisses brûlantes que j'atteins mon but.

Comme à chacune de mes sorties photos, je croise les derniers randonneurs. Ils accélèrent le pas pour rentrer avant la nuit et moi je presse le mien pour ne pas louper les minutes les plus prometteuses. J'ai déjà perdu beaucoup de temps.

Alors oui, en tant que Marseillais, mon chauvinisme exacerbé me pousse à penser que nos calanques ne souffrent d'aucune comparaison mais là, je dois bien avouer que je suis face à un sérieux concurrent. Le cap Taillat déborde d'esthétisme et de grâce. Un tableau dessiné de main de maître où l'artiste a pris soin de ciseler chaque ligne avec une infinie précision. Pétillant de contraste et imposant sa force, le cap fend le bleu de la Méditerranée, pour foncer vers la côte sans que nul puisse l'arrêter. Là, réside le véritable talent de la nature, forcer notre imaginaire et nous renvoyer systématiquement vers nos envies de voyages.


Le soleil descend à la vitesse grand V. Il n'offre pas encore ses plus beaux éclats mais bientôt il aura totalement disparu derrière la colline. Encore une fois tout se joue en quelques minutes.

Mes un an de plus au compteur auront eu l'avantage de pouvoir commander auprès de madame "anniversaire" le filtre GND qui manquait tant à ma panoplie de photographe. Il me permet d'affronter le soleil directement en face, sans avoir à craindre les contrastes si difficiles à gérer sans ce précieux instrument. Je ne résiste pas à l'envie d'en découdre immédiatement.


Ce soir plus que d'habitude, j'ai les idées larges et après avoir figer le début d'un presque coucher de soleil, il me tarde de voir ce que mister sunset a dans le ventre. Alors je cour. J'évalue le temps qui me reste et je cour jusqu'au point le plus haut… ou tout du moins celui que ma condition physique me permet d'atteindre avec le peu de temps qu'il me reste. Et une fois de plus me voila en train de batailler avec un dénivelé sans la moindre pitié pour mes jambes. J'avance tête baissé mais malgré mes efforts, je constate avec regret qu'il me manque une petite poignée de minute pour avoir une photo quasi parfaite. La star du soir est définitivement passé derrière la colline.

Alors je sors le boitier à la hâte, oublier le trépied, oublier le filtre, aussi efficace soit t'il il n'en reste pas moins chronophage.

Ma soirée se termine sur cette unique rafale, en nage et totalement à bout de force.

Le presque coucher de soleil.



Il m'aura manqué quelques minutes pour avoir la photo parfaite.


Pour la première fois depuis mon arrivée, je peux enfin reprendre mon souffle et admirer la fin du spectacle. Les derniers randonneurs ont quitté la place. Entre couvre feu et petite averse, il y a bien longtemps que Francis a rejoint le confort douillet de son canapé en cuir pleine peau. Aussi loin que mes yeux me permettent de voir, il n'y a absolument personne.

Depuis mon petit promontoire rocheux situé à mie chemin entre la plage et le sommet du cap, j'ai tout le loisir de projeter la journée du lendemain. Je trace un itinéraire, je repère les points les plus hauts qui en théorie devraient me permettre de ne rien raté du levé du jour.

Je range le Nikon, éclaire ma frontale et entame le chemin du retour. Oui sauf que voila, imaginer est une chose mais constater par soit même épargne les mauvaises surprises. Je puise dans mes dernières ressources pour atteindre la petite crête repérée il y a quelques minutes. Rassuré, je peux enfin tirer le rideau de cette soirée.

Trois cent grammes de raviolis aux quatre fromages plus tard et malgré les recommandations du fabricant qui indiquait "pour 2 à 3 personnes", s'est l'esprit chargé de cadrage en panoramique et le ventre plein que je m'endors rapidement.


6h00. Le vent a soufflé toute la nuit, embarquant le Scénic dans une sorte de danse dépourvue de la moindre logique rythmique. L'odeur bienfaisante du café ne me pousse pas pour autant à m'extraire de mon sac de couchage. Seul les premières lueurs du jour auront raison de ma léthargie. Mes muscles ne sont que courbatures mais ma motivation se charge de convaincre l'ensemble de mon corps qu'acide lactide et hématome doivent impérativement faire place, Mr Cap Taillat vient d'entrer en scène. Pas le moindre nuage ne vient empêcher l'horizon. Tout n'est que limpidité à perte de vue. Dans ces conditions, la photographie n'est que détente et promenade de santé. Mon itinéraire est si bien tracé, mes cadrages et points de vues verrouillés depuis la veille, que je n'ai plus qu'à apprécier l'instant présent. Je sais très exactement où je dois me rendre et à quel moment. En chemin je m'arrête pour figer le cap alors qu'il s'extrait de ses dernières ombres nocturnes. Sous la lune encore présente, il vole la vedette à tous les autres protagonistes du spectacle.

J'entame lentement les premières foulées de la longue montée m'amenant vers le point de vue repéré hier soir. Décidément cette sortie photo restera comme la plus physique de toutes. Rarement je me serais fait violence de la sorte pour satisfaire mon appétit photographique. Mais ai-je vraiment le choix ? Venir jusqu'ici pour finalement passer à côté de "la photo" juste parce que monsieur a un peu mal aux jambes ? Ce n'est pas sérieux. Tous les photographes naturalistes connaissent l'histoire par cœur. Repérage, froid, canicule, attendre et encore attendre… sans la moindre certitude de résultat. Une photo réussie se fait à ce prix-là. Le hasard se montre rarement clément. Ce matin encore, je ne maîtrise que très peu de paramètres. J'aurais beau me mettre dans tous les états, cracher toutes les cigarettes du monde, suer dans les dunes ou les éboulis, mère nature est la seule à décider.

Profiter du paysage et faire des photos ne sont pas toujours compatible.


6h54


7h00


Le jour s'installe peu à peu, quelques lueurs sympathiques certes… mais de soleil je ne vois pas. Je profite de l'endroit et je laisse l'air marin faire un peu de ménage dans mes poumons. Les minutes passent et à vrai dire, je n'y crois plus vraiment. Je farfouille dans mon sac et essaie d'imaginer une photo qui me permettra tant bien que mal de rattraper ce rendez-vous manqué. De temps à autres je jette machinalement un œil vers l'horizon quand enfin, en l'espace de quelques secondes, le voilà sorti de nulle part. La scène ne dure pas longtemps ; mais ce sera largement suffisant pour immortaliser la magie du moment. Rien d'exceptionnel cependant. L'absence de nuage a ôté tout espoir de reflet et de contraste dans le ciel. Pas de teinte rougeoyante ce matin. Un halo coloré entoure le soleil pendant quatre à cinq minutes, puis disparaît.


Le jour se lève.



A droite du cap se trouve la plage de Briande. Les repérages de la veille m'ont conforté dans l'idée qu'au bout de cette dernière, une photo intéressante m'attendait. Les couleurs dorées du matin sont absolument divines. Je suis le premier de la journée à fouler le sable de cette plage. Seul le timide bruit du ressac se risque à venir interrompre le silence.

Cette plage ne bénéficie d'absolument aucun aménagement. Totalement isolée, le touriste devra s'y rendre en empruntant un interminable chemin de terre traversant les champs. Espérer se rafraîchir en route, à l'ombre d'un grand pin, est une idée qu'il faudra exclure rapidement. L'endroit en est totalement dépourvu.

Aujourd'hui, j'ai ce lieu magnifique pour moi tout seul. J'ai droit aux odeurs, aux couleurs, aux caquètements des perdreaux et il ne m'en faut pas plus pour satisfaire mon bonheur. Les grands espaces ouvrent l'esprit, laissent voyager les pensées et chassent les idées malveillantes. Il n'y a bien que là où je perds toute notion de temps. Après avoir shooté cette plage sous tous les angles, je me dirige désormais vers mon point de départ. A ce stade, j'ai sur ma carte mémoire, presque tout ce que j'étais venu chercher. Encore une seule image, une seule épreuve, une dernière ascension et cette aventure touchera à sa fin.



Plage de Briande.






Mes sorties photos s'organisent toujours autour d'un lieu. Le lieu déclenche tout un processus, une sorte de mélange de motivation et d'inspiration se transformant peu à peu en une sorte d'obsession. A force d'y penser, les images viennent petit à petit s'aligner en file indienne dans les arcanes de mon cerveau.

L'image qu'il me reste à faire est celle qui avait motivé en grande partie ma venue au cap Taillat. Pour cela, aucune tergiversation n'est envisageable. Il me faut atteindre le sommet du cap. Emporté par le peu d'énergie qu'il me reste, me voilà une fois de plus aux prises avec le maquis et le poids de la gravité de plus en plus présent. J'ai beau apercevoir la corniche au-dessus de moi, la distance qui m'en sépare ne semble pas réduire.

C'est en général à ce moment-là que je finis par m'énerver. Je m'en veux de m'être autant chargé, j'en veux à ce maudit trépied certes fantastique mais tellement lourd, et puis surtout je m'en veux d'avoir une condition physique aussi déplorable. Si je m'écoutais, j'irai presque jusqu'à me convaincre de me mettre au sport.


Disposer d'un spot merveilleux ne garantit aucun résultat.

Quiconque s'émerveille devant une superbe photo ne peut se douter un seul instant du nombre considérable de paramètres que le photographe aura dû croiser pour que le résultat soit à la hauteur. J'entends régulièrement les gens dirent "mince, je suis déçu de ma photo… c'était plus beau en vrai". Les raisons sont certes simples mais tellement nombreuses. Que ce soit avec un compact, un bridge ou même un smartphone, les quelques règles qui suivent n'ont pas changé (à quelque chose prêt) d'un iota depuis plusieurs décennies…

En premier lieu, il y a la "lumière". Elle conditionne la réussite ou pas de votre cliché. Que faire si la lumière est moche ? Revenir plus tôt voir plus tard ou en fonction, attendre sur place. A la faveur d'une éclaircie ou au contraire d'un passage nuageux les conditions peuvent changer en quelques minutes et procurer à l'image une ambiance intéressante.

Le "cadrage" mérite d'être un tant soit peu étudié. Il permet de mettre en valeur les reliefs et apporter de la profondeur via une éventuelle ligne de fuite. Pour cela, il faut trouver le bon angle, se baisser, s'allonger si besoin ou au contraire prendre de la hauteur. Se contenter du premier cadrage qui vient ne fonctionne que très peu souvent. Pour ma part, même si ce dernier me convient, j'essaie toujours de trouver autre chose.

Il y a également des erreurs à ne pas commettre … Une photo qui penche avec un horizon tordu fait mal aux yeux … Un enfant ou un animal pris en plongée rendra moche n'importe quel sujet. Les réseaux sociaux regorgent de ce genre d'images. Toujours se mettre à hauteur de son sujet est la façon la plus sûre de ne pas se tromper.

La "composition" laisse transparaître la sensibilité artistique qui sommeille en chaque photographe. elle ajoutera une pointe de "jolie" et rendra l'image agréable à regarder. Il y a tout un tas de façons de faire et quelques règles de base à savoir.

Tout d'abord, inclure si possible un premier plan. Un banc, une plante, un ballon, un animal… peu importe. Jouer avec le relief en cherchant à couper l'horizon avec un arbre, une montagne. A l'inverse, il est également possible de faire avec des lignes totalement épurées, un peu à la manière des photographes minimalistes. Tous ces paramètres mis bout à bout donneront à votre photo une sorte de droit de vie, de "laisser passer" virtuel.


Pour des raisons évidentes, j'épargnerai aux quelques lecteurs qui auront eux la curiosité ou à défaut la gentillesse de m'avoir lu jusque là, de leur parler de règle des tiers, de focale, de profondeur de champ, d'exposition à droite ou tout autre terme que seul un photographe passionné comprendra.


Sommet du Cap, dernière ascension.


Quatre ans après l'incendie, la nature reprend ses droits. De toutes parts les repousses font leur apparition. Au milieu des troncs calcinés, de jeunes pins de trente centimètres de haut tentent de se faire une place. A chacun de mes pas je prends soin de ne rien écraser.

Du haut de mon perchoir, je récupère de mon effort, j'admire ce que la nature nous offre et j'enrage de ce que nous en faisons. L'homme fait-il réellement partie de la nature ? Ou s'est-il lui-même attribué ce statut ? Garant d'une pseudo protection, avec la certitude d'être le prolongement de la vie. L'homme s'impose et dit comment faire, son petit manuel d'écologiste citadin à la main. Il se trouve régulièrement de nouvelles orientations… il devient végan, végétarien, anti-chasse, survivaliste et je ne sais quelles autres bêtises à la mode pour se donner bonne conscience. Au moment où il est grandement question de danger viral, je suis profondément convaincu que le seul vrai virus sur cette terre se nomme homo sapiens sapiens !


Un Francis dort en chacun de nous.















Dernier repérage avant que la nuit tombe.










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