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Road-trip en Camargue.

Mis à jour : mars 12




L'aventure, on l'associe la plupart du temps aux contrées lointaines, aux destinations exotiques où les prémices du périple débutent généralement dans le hall d'un aéroport. C'est la façon la plus commune et la plus confortable de se payer une bonne tranche "d'ailleurs".

Pour ma part, une aventure est liée au dépaysement. Laisser suffisamment de place à l'inconnu. Ne rien prévoir, ne pas savoir de quoi sera faite ma journée du lendemain. Tracer un itinéraire et décider de le modifier à la dernière minute juste parc 'que j'en avais envie hier mais plus aujourd'hui. La liberté de mouvement. La liberté c'est maitriser le temps. Disposer des heures et des minutes plutôt que de leur appartenir.

Choisir une destination et, dans la mesure du possible se rendre où personne ne va jamais. Bouffer du kilomètre, aller au travers des paysages via les routes de campagne. Chasser de l'image, du spot photogénique, l'appareil posé sur le siège passager. Courir après les heures les plus chaudes en couleurs, les levers et couchers de soleil. Trouver un lieu au détour d'un chemin juste à mon goût pour que je décide d'y passer la nuit. Ce soir ce sera là, tout simplement, parc 'que l'endroit me plait, sans aucune autre forme de contrainte. Pour une nuit ou quelques heures ce petit coin de paradis sera le mien. De façon générale j'évite de prévoir mes départs trop à l'avance. La seule chose dont je suis sûr, c'est la destination. Voir la Camargue sous son vrai visage, dénudée des longues files de voitures, orpheline de tout convoi touristique, trottait dans le coin de mon cerveau depuis plusieurs années. En ce jour de février, je me décide enfin : je pars demain. La Camargue sera mon aventure à moi. Sauvage à souhait, facile d'accès, elle rassemble tous les paramètres. Dès lors, tout n'est plus que logistique… ôter les sièges arrière du Scénic, y mettre à leur place un bon matelas gonflable, une glacière électrique, un réchaud, un jerrican d'eau. L'ère moderne a malgré tout l'avantage du confort… avec 12 petits volts il est maintenant possible de boire frais, d'être connecté au reste du monde, et regarder un film en sirotant un café chaud.

Dès mon arrivée aux Salins de Giraud, je suis accueilli par un vent pharaonique. Il ne s'agit pas de grosses rafales mais plutôt quelque chose qui s'apparente à un énorme ventilateur tournant sans discontinuer. Sans exagérer, on doit bien être sur un 80 km/h, voire plus. En choisissant la Camargue comme terrain de jeux, je m'attendais un peu à devoir subir les assauts du vent, mais je ne pensais pas y être confronté dès le premier jour. Oubliés les étangs lisses comme des miroirs, oubliés les reflets du ciel et des nuages, et à moins de vouloir expédier tout mon matériel au Maroc par les airs, sortir le trépied pour une éventuelle "pause longue" est à oublier également. Sans possibilité de faire une image digne de ce nom, j'en profite pour faire un repérage des lieux, ce qui me permet de constater qu'il est absolument interdit de pénétrer à l'intérieur des salins sous peine de poursuites… Houuuuuu, j'ai peur !

Changement de cap, direction la plage de Piémanson, qui en théorie devrait être l'endroit où je devais passer ma première nuit. A cause du couvre-feu, je suis obligé de dormir à l'endroit précis où j'envisage de faire mon coucher et mon lever de soleil. Nous sommes Dimanche et la plage est envahie de kite surfeurs. Je reste là, un moment à admirer leurs prouesses. Certains sont vraiment balaises. Les jours suivants, en échangeant avec un pécheur à l'accent bien de chez nous, j'entendrai de sa bouche une analyse sportive comme seuls les gens d'ici peuvent en faire. Il aura fallu me contenir pour ne pas éclater de rire. "fallait venir hier, franchement y en avait un il faisait des loopings. J'avais jamais vu ça". Et son copain de rajouter "Ca devait être un professionnel".

Je demande à deux gendarmes s'il est possible de passer la nuit ici histoire de me rassurer et, contre toute attente l'un d'eux me répond qu'il est formellement interdit de dormir sur place. J'avoue que là, je suis un peu déstabilisé. Il est 16h30 passé et je n'ai pas d'endroit où passer la nuit, donc pas de coucher de soleil à shooter.

J'avais coché la plage de Beauduc comme point essentiel de ce road-trip. L'endroit qu'il faut voir absolument. L'endroit qui revient systématiquement dans tous les commentaires référant à la Camargue. Absolument perdue, donnant l'impression d'être seul au bout du monde après seulement quelques kilomètre de voiture. Direction Beauduc donc. J'avais lu que l'accès n'y était pas simple, que la route y était en mauvais état et interminable. Désormais je peux l'affirmer avec certitude, 8 kilomètres de piste où alternent des portions plus ou moins roulantes et des tronçons où passer la seconde est de l'ordre du fantasme. La première partie notamment est une véritable torture. Un nid de poule tous les deux mètres sur environ 1,5 km.

J'arrive sur place à 17h45 et, bien ou pas, en raison du couvre-feu je vais devoir passer la nuit ici. L'endroit est à la hauteur de tout ce que j'ai pu lire : splendide. Des dunes d'un coté et la plage à perte de vue de l'autre. Le terrain de jeux idéal pour n'importe quel photographe. Mais voilà, le ciel ne présage rien de bon. Pas besoin d'être expert en météo pour comprendre que mon premier coucher de soleil ne sera pas pour ce soir. D'ailleurs les averses se succèderont tout au long de la nuit et au matin le ciel sera blanc et sans le moindre relief. Les pires conditions photographiques que l'on puisse trouver.

A défaut de photos, cette première demie journée m'aura au moins servi à faire quelques repérages. Les salins, pour lesquels il me faudra trouver une solution pour y entrer car, si je devais me résigner à chaque barrière, chaque panneau d'interdiction ou grillage, il y a tout un tas de photos que je n'aurais jamais faites. L'Urbex que j'ai pratiqué pendant quelques années m'aura beaucoup servi… Les plages de Piémanson et Beauduc me semblent désormais plus familières. Je commence à imaginer quelques cadrages. Mais pour ça il faudrait que mère nature daigne se rallier à ma cause. Bref, du repérage.

Je passe cette deuxième journée bien au chaud dans ma voiture, au bord de l'étang du Vaccarès. Installé sur mon confortable matelas gonflable un café à portée de main, un bon film pour me tenir compagnie, bercé par le bruit les gouttes de pluie s'écrasant sur la tôle du Scénic. De temps en temps et à la faveur d'une éclaircie, j'essaie tant bien que mal de tirer partie de cette atmosphère où se mêlent mélancolie et mystère…




Vaccarès


Flamant du Vaccarès



Entre deux averses



Sternes


Je me réveille tôt, avec le plan de ma journée en tête. Le ciel est entièrement dégagé, et le vent quasi nul. S'il y a un jour où je vais pouvoir remplir la carte mémoire ce devrait être aujourd'hui.

6h01: Après le troisième tour de clef, le moteur du Scénic se décide enfin à faire ce pourquoi il a été conçu : démarrer. En route pour la plage de Pièmanson en espérant que le soleil se lève en grandes pompes. Sur le trajet je suis obligé de combler l'immense vide dans mon réservoir et de calmer les ardeurs lumineuses de mon voyant d'essence.

Dés mon arrivée je suis surpris par la présence de plusieurs camping cars. Après vérification, tous ont passé la nuit sur place sans avoir été inquiété par le moindre contrôle. J'ai l'étrange sensation d'être le seul à m'être inquiété.

En dehors de quelques pêcheurs aux abords du parking, après quelques minutes de marche, je me retrouve absolument seul. Et pour la première fois depuis mon arrivée je peux enfin profiter de la Camargue comme je l'avais imaginée. Sans la moindre présence humaine, son immensité et son aspect sauvage sont un bienfait pour mes yeux et mes oreilles. A perte de vue, la plage s'étale jusqu'à l'embouchure du Rhône sur 6 km de long, ce n'est que dunes et bois flotté. Parfois il s'agit de troncs si imposants que je ne puis m'empêcher de me demander comment ont ils pu arriver jusqu'ici ? Bois flotté certes mais certains troncs en particulier semblent si imposants que je ne vois pas par quel miracle ils pourraient présenter la moindre caractéristique en terme de flottabilité et autre capacité à naviguer. Et puis surtout, je serais vraiment curieux de connaitre leurs points de départ. Un cour instant j'ose imaginer cet endroit en pleine période estivale. Le parking saturé obligeant le vacancier à tourner de longues minutes à la recherche d'une place, et le fait qu'il faille payer pour y avoir accès ne rendra pas la chose plus facile. Quant a la plage, au vu de sa taille vous y trouverez suffisamment de place pour y planter votre parasol. Le lever du jour est sympa, sans plus. Enrobé dans une lumière jaune surprenante, le soleil ne m'offrira pas les belles couleurs rouges que j'espérais … A moins que mon arrêt "gasoil" ne m'en ait fait louper les premières minutes. A vrai dire je préfère ne pas savoir.


Levé du jour à Piémanson



Les traces de moi







Un tronc venu d'ailleurs…




Sur le chemin du retour, je profite que la lumière soit encore exploitable pour photographier la faune environnante. Cela grouille de vie, partout où je regarde je vois canards ou échassiers. Je stoppe la voiture tous les 50 m, si je m'écoutais, je pense que je serais largement capable de passer une partie de la journée sur cette route.

Direction les salins.





J'ai vu beaucoup de photos magnifiques sur les salins de Giraud. Miroirs d'eau couleur rose et montagne de sel. Sauf que les panneaux "interdiction d'entrer sous peine de poursuites" balisent la zone. Impossible de dire "je ne savais pas". Et comme si cela ne suffisait pas, les roubines se dressent comme un obstacle naturel. A moins d'un wader, je ne me vois pas traverser aux risque de passer le reste de ma journée trempé. Sans parler du fond que j'imagine vaseux et aussi accueillant qu'un sable mouvant aux bonnes senteurs d'algues en putréfaction…

L'idée de devoir me contenter de photos prises à la hâte au dessus d'un grillage me dérange. Etre photographe implique d'avoir plusieurs compétences. L'artistique, la technique et la connaissance de son matériel sont des paramètres indispensables. Sur cette liste, la débrouillardise... ne figurera dans aucune formation. Nul ne vous l'enseignera. Parler avec les gardiens, les gens du coin, les gardes forestiers, voire même les chasseurs apporte souvent des éléments de réponses qu'il sera impossible de trouver ailleurs. Encore faut il savoir le faire sans éveiller les soupçons... Une question franche et directe ne fera que braquer votre interlocuteur. Savoir observer fait également parti de la panoplie du parfait photographe.

En parlant d'observation, celui des salins de Giraud n'offre que très peu de possibilité photographique. En dehors d'un éventuel coucher de soleil qui à cet endroit doit être absolument fantastique (après 18h donc en plein couvre-feu), les cadrages les plus intéressants selon moi se situent au pied de l'observatoire.

Pour les salins, c'est foutu, je dois me résigner, en revanche la partie "traitement et stockage" devrait pouvoir se faire. Je reste un long moment à observer les allers-retours des tracteurs et des ouvriers. Pas la moindre possibilité de passer inaperçu. Dans ces cas là, il n'y a pas 36 solutions, mieux vaut rentrer comme si de rien n'était, en espérant que les employés se fichent royalement de ma présence. Effectivement après quelques minutes, j'ai l'impression de faire partie du décor.

Ici je suis confronté à des conditions de lumières assez particulières. Entre les couleurs lunaires où se mêlent le gris du sable humide et le blanc cassé à tendance "pâlichonne" et le soleil qui commence à être bien haut dans le ciel, l'ensemble s'apparente presque à un noir et blanc très "spécial".


La lune



Roubine



Au pied de l'observatoire










Dans mes rêves les plus fous, je me voyais allant d'une bordure à l'autre et pouvoir exploiter la totalité de toutes ces lignes de fuites, ces formes géométriques rectilignes et infinies. Cela restera un regret.






Pour conclure cette journée, je décide de retourner sur la plage de Beauduc. Je n'avais pas eu de chance le premier soir... mais là, avec un ciel aussi dégagé, je n'aurai de toute évidence pas le ciel de feu tant attendu. Quelques couleurs suffiraient déjà à satisfaire ma rétine. Au pire, je pourrais toujours faire quelques photos de nuit en pose longue.

Je m'arrête en chemin car certaines photos me semblent indispensables. Encore une fois, je suis seul. Je pourrais m'arrêter pour dormir ici au beau milieu de cette route, que je ne serais absolument pas dérangé... d'ailleurs c'est ce que j'ai fini par faire. D'abord parc 'que cette route est la frontière en terme de connexion "réseau" (plus loin impossible de capter quoi que ce soit) et puis ensuite parc 'que que le cadre est tout simplement magique.

Au détour d'un chemin, je finis par tomber sur un petit regroupement de cabanons. Le panneau "sens interdit" avait beau être inratable, mon esprit décida à ma place, et une fois de plus il décida de prendre la décision la plus sage : continuer quoi qu'il en soit. Un véritable petit village dont je ne soupçonnais même pas l'existence. Pour une raison que j'ignore encore, je n'ai pas fait la moindre photo. Le potentiel était pourtant là, sous mes yeux.

Pour retrouver la route principale il me suffit de faire le chemin inverse, sauf que... ici tout se ressemble. Suis je passé à droite ou à gauche de ce buisson ? Ne sachant plus, je fais au feeling. Forcément il arriva ce qu'il devait arriver, alors que je roulais doucement en seconde, le Scénic ralentit soudainement. Je suis en train de m'embourber dans une sorte de mélasse visqueuse et collante. Du sable détrempé à l'extrême par les averses de la veille. J'ai beau tourner le volant dans tous les sens, la voiture avance en droite ligne. Je lève légèrement le pied, passe la première en gardant un filé de gaz. J'avance sur une quinzaine de mètres de la sorte et je peux vous dire qu'à ce moment-là, moi qui voulais être seul au monde, je ne me suis jamais senti aussi seul. Pas de réseaux et à presque 10 km de la première nationale, me voilà dans de beaux draps. Je viens de passer du rêve au cauchemar en l'espace de deux secondes. Et puis d'un coup, à la faveur d'une portion plus dure, la voiture reprend de l'adhérence. Je reprends mon souffle et mon cœur retrouve son rythme normal. Je viens de me prendre une véritable gifle chargée d'adrénaline. Très honnêtement, cet épisode aurait pu très mal se terminer.

Plus la fin d'après midi se rapproche plus je m'aperçois que le ciel se voile. Une très légère brume apparait petit à petit. A ce stade je ne m'en fais pas vraiment, un petit coup d'air marin est encore possible.

Route de Beauduc



Fongassier







Il n'y eu ni air marin pour faire disparaitre ce ciel embrumé, ni coucher de soleil, ni étoiles. Pendant la nuit la brume s'est épaissie et a fait disparaitre mes dernières chances de shooter un lever de soleil digne de ce nom. Impossible d'y voir à plus de 30 mètres. En revenant à la "civilisation", j'apprendrai que le phénomène s'était propagé sur une bonne partie de la région. Les calanques de Marseille et la route des crêtes à Cassis ont offert un spectacle rarement observé.


Couché de soleil à Beauduc


Je me pose aussitôt la question de comment pouvoir exploiter cette situation ? Il y a forcément une possibilité de figer cette ambiance oppressante. Les flamants roses sont partout autour de moi. La brume, eux, ils s'en cognent royalement. Aucune différence dans leur comportement. Ils piaillent et déambulent, se contentant de maintenir une distance de sécurité suffisante entre eux et moi. Ils sont loin d'être farouches mais la barrière des 30 mètres semble être leur seuil maximum de tolérance.

Je traine un peu, je prends le temps d'apprécier mon dernier petit-déjeuner dans ce cadre si particulier. J'ai carrément l'impression d'être posé sur l'eau. Entendre la faune tout autour de moi sans pouvoir la voir ajoute encore un peu plus de mystère. De temps à autre un énorme remous me sort de la rêverie dans la quelle je me sens si bien


Route de Beauduc au matin



Je finis mon séjour du coté de la plage Napoléon. Ici la brume est beaucoup moins présente. Un doux soleil réchauffe la zone. Je prends le temps de me poser afin d'imprégner ma mémoire de ces derniers instant de plénitude. Sauf que face à un tel spectacle, je suis incapable de rester inactif… et me voilà à courir d'un endroit à l'autre en cherchant les meilleures photos possibles.


Bien sur chacun aura son avis sur la définition exacte de ce que doit être une aventure. Partant de là nous sommes tous en droit de nous poser quelques questions. Une aventure est elle liée à une mise en danger systématique ? 100 km, est ce suffisant pour considérer que oui ? Après plusieurs road-trip et pas mal de bivouac en pleine nature, je peux répondre par l'affirmative. Une aventure c'est tout simplement l'intensité et l'émotion qu' il vous en restera. Quelques années plus tard, la seule chose qui vous reviendra en mémoire au milieu de toute cette multitude de souvenir, c'est une impression générale. Le fait d'avoir passé trois nuits dans un Scénic dans des conditions de confort proche du néant ne pèsera guère dans la balance. L'impatience du départ, la préparation, l'adrénaline à l'idée de rester coincé dans la boue au beau milieu de nulle part et de frôler la panne sèche juste parc' que l'envie de faire des photos l'aura emporté sur "la sagesse" oui. Tout cela a fait de ces quelques jours passé en Camargue une aventure que je ne suis pas prêt d'oublier.


Il est 12h00, et mon aventure s'arrête ici.




A l'arrêt (Port st Louis)



Monde ancien (Port st Louis)



Les amoureux (Port St Louis)






Plage de Piémanson



Quelque part à Beauduc



Sur les bords du Vaccarès

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